Du Noh pour Vincent

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Pour une fois, je vais dédier cette publication: à Vincent R., un ami proche qui aimait le Japon, mais qui n’a pas pu y revenir avant que la maladie de Charcot ne l’emporte, il y a un peu plus d’un mois.

Yoko Layer a commencé sa carrière d’actrice dans le théâtre occidental, fut formée à l’école russe, et s’installa bientôt à l’étranger, dans l’État de Washington … jusqu’à ce qu’elle décide de revenir au Japon et d’embrasser le Noh, la forme de théâtre traditionnelle associée à la spiritualité japonaise, appréciée par les élites aristocratiques et militaires. «Je jouais des personnages russes jusqu’à ce que je rencontre une actrice russe. Je fus frappée du sentiment que je ne pourrais jamais être qu’une imitatrice. Je ressentis du coup le besoin de rôles en relation avec mon âme propre, indéniablement japonaise”. Yoko Layer a donc rejoint l’école Kanze Nohgaku. Elle est la première actrice de Noh que je rencontre et joue un rôle de passerelle entre le Noh et le reste du monde. Elle nous accueillait avec un groupe de l’Association des Français du Japon pour une journée de découverte au Théâtre National de Noh.

Les visiteurs au Japon remarqueront dans les principaux sanctuaires à travers le pays une scène de Noh, souvent très belle. De fait, comme le Gagaku (la musique et la danse sacrées), les pièces de Noh sont une invitation pour les Kami (divinités) à passer du temps parmi nous sur la Terre et à se laisser distraire par le spectacle. La forme du Noh fut plus ou moins fixée au 14ème siècle, et nombre de pièces écrites à cette époque sont encore jouées aujourd’hui.

Dans une forte proportion de pièces de Noh, un défunt revient sur terre pour raconter une histoire, ou se venger. Dans ce sens, nous pouvons relier ce théâtre au théâtre grec ancien, qui racontait souvent les histoires du Panthéon grec et leur interférence avec la vie des êtres humains. Avant d’entrer sur scène, derrière le rideau, l’acteur masqué jouant le Shite (personnage principal), descendant du Ciel ou de l’Enfer, doit se mettre dans cet état d’esprit particulier. Yoko Layer nous a invités à ressentir cet état d’esprit pour nous-mêmes, avant de passer sous le rideau, et je pus juste deviner le travail requis sur mes propres émotions, ma voix, les mouvements de mon propre corps.

Après un atelier ludique, nous avons assisté à la représentation d’une pièce appelée Suma Genji. Elle raconte l’histoire de Hikaru Genji (du célébrissime Dit de Genji), descendant du Ciel à l’endroit où il habitait, exilé lorsqu’il était jeune adulte. Il se lance dans une lente danse (au rythme des Kami), devant un groupe de pèlerins mené par un prêtre de la famille Fujiwara, en route pour Ise. Ils s’étaient arrêtés pour la nuit, pour voir de leurs yeux le célèbre cerisier dont on disait que Genji l’avait aimé. Une pièce accessible au charme puissant.

Je ne pus m’empêcher de penser à toi Vincent. J’attends ta visite, dans un souffle de vent, ou sous la forme que tu choisiras, dans ces endroits du Japon que tu as aimés. (Écrit le jour de Pâques, 2017)

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