Madame la Ministre Seiko Hashimoto, chargée de la promotion des femmes dans la société japonaise («Women Empowerment ») au sein du cabinet du Premier ministre Suga, a-t-elle repris la nouvelle?

Miho Imada a fait partie de la liste de 100 femmes inspirantes et influentes dans le monde, dressée par la BBC le mois dernier. Toutes mes félicitations!

Modeste comme à son habitude, Mme Imada dit ne pas vraiment savoir pourquoi elle a reçu un tel hommage, que la projection en Europe du film documentaire «Kampai! Pour l’amour du saké » a peut-être aidé à la rendre visible. La vérité est qu’elle mérite vraiment de scintiller sur l’écran radar de la BBC, au titre de ce qu’elle a réalisé, pour son entreprise, pour le secteur de la production de saké, pour sa communauté.

La Maison Imada

Oui, Miho Imada est l’heureuse héritière, propriétaire et dirigeante d’une Maison de saké aux 150 ans d’histoire (un statut qui se dit «Kuramoto» en japonais), mais aussi la personne directement en charge de la production du saké (un poste nommé «Toji»). Traditionnellement, ces 2 rôles étaient tenus par des individus différents, deux hommes. Le Kuramoto est propriétaire de la Maison, de ses biens d’équipement, achète le riz et les fungi (micro-organismes) nécessaires à la production du saké, engage l’équipe de travail (les « Kurabito »), vend le saké. Le Toji est un artisan technicien certifié, qui comprend la fermentation et connaît le processus de production dans tous ses ressorts, afin de parvenir à élaborer le type de saké recherché par le Kuramoto. Le Toji est souvent riziculteur en été … du moins, c’était le modèle jusqu’à ce que la crise frappe le secteur du saké. Sa production a culminé au début des années soixante-dix. Depuis lors, elle a été divisée par trois, le saké est devenu une boisson marginale (sauf culturellement !) et le nombre de brasseries est tombé à environ 1 200 encore en activité aujourd’hui. Il etait devenu de plus en plus difficile pour de nombreuses maisons de survivre, pour un Kuramoto de trouver un successeur et d’embaucher des travailleurs. Le travail était devenu beaucoup moins « glamour ». Alors que dans le passé, en l’absence d’héritier mâle, un Kuramoto transmettait souvent son entreprise à l’époux d’une de ses filles ou bien adoptait un fils (même adulte) dans la famille, la force de la nécessité et les changements dans la société ont conduit à l’émergence de quelques Kuramoto femmes prenant en charge le destin de l’entreprise familiale. Elles demeurent une toute petite minorité dans le secteur du saké, et il est encore moins fréquent de voir une femme Toji! Il y a quelques raisons derrière ce phénomène, spécifiques à cette industrie.

Tout d’abord, il faut expliquer qu’il existait un tabou : les femmes n’étaient pas autorisées à entrer dans la Kura, plus spécifiquement dans la ou les pièces où le saké était préparé, pour des raisons spirituelles ou cultuelles (il y a encore quelques lieux «sacrés» interdits aux femmes Japon, cela nécessiterait une longue digression…). Les fans de l’Histoire du Japon ou ceux qui font des affaires avec le pays sauront que les règles, les traditions et le statu quo peuvent être vraiment difficiles à assouplir ou à changer … jusqu’à ce que la pression du monde extérieur fasse de la nécessité force de loi et amène les autorités morales ou politiques à lever la barrière sans regarder en arrière. Dans le monde de la production du saké, la barrière a été entièrement levée alors que se profilait la crise il y a plus de 30 ans.

En outre, le brassage du saké est un travail épuisant, physiquement. Il s’agit de déplacer des charges lourdes dans des environnements très froids puis très chauds et humides en alternance. De plus, pendant la saison de production, les Kurabito étaient de service tous les jours, vivant dans les locaux mêmes de la société, travaillant depuis avant l’aube jusqu’au crépuscule et dans la nuit. Cet emploi était jugé incompatible avec la musculature et la résistance physique d’une femme, mais aussi son rôle dans la vie en société, d’autant plus si elle était épouse et mère. Heureusement, au cours des dernières décennies, les équipements et technologies modernes ont allégé les tâches et permis des assouplissements dans les horaires de travail, facilitant progressivement la vie des Kurabito.

La Maison Imada, dominée par celle Senzaburo Miura

Imada Shuzou (la Maison de saké Imada) est située dans une petite ville appelée Akitsu dans la préfecture de Hiroshima. Comme beaucoup de petites villes éloignées des bassins d’emploi aujourd’hui, Akitsu a connu un fort déclin. La ville avait joué un rôle très important dans l’Histoire du saké à la fin du 19e siècle. Les bâtiments de la Maison Imada peuvent être admirés depuis l’ancienne maison de Senzaburo Miura, l’homme qui a développé les procédés de production du saké Ginjo (en bref saké plus fin et aromatique, moderne) et a donc rendu le saké de cette région extrêmement célèbre au début du 20e siècle. Akitsu est la ville où la guilde des Toji de Hiroshima s’est formée, et a toujours son siège.

Mme Imada raconte qu’enfant elle jouait dans la Kura de famille sans ressentir d’ostracisme particulier à l’égard des filles. Elle a ensuite travaillé pendant quelques années dans un autre secteur économique avant de revenir dans l’entreprise de son père, en difficulté financière, en 1994. Elle a rapidement commencé à mettre la main à la cuve, comme apprentie. Il semble que les choses n’aient pas été faciles pendant quelques années, alors qu’elle devait travailler sous les ordres de l’ancien Toji, toujours en poste, mais que les divergences sur la stratégie et le type de sakés à produire dans un marché engagé dans une spirale de déclin étaient le point essentiel de désaccord. Son père l’a protégée jusqu’à ce que M. Yasuhiro, Toji, prenne sa retraite il y a une vingtaine d’année.

En 20 ans, Mme Imada est parvenue à faire de son saké (nommé Fukucho, comme un souhait de «Bonne fortune» durable,la  marque originelle de la Maison relancée en 1998) l’une des marques de saké recherchées, non seulement localement, mais sur le marché de Tokyo et à l’international. Imada Shuzou exporte environ 20% de sa production, un chiffre bien au-dessus de la moyenne nationale.

Il y a une vingtaine d’années aussi, à partir de quelques graines, elle ressuscité le riz à saké Hattanso, une variété locale qui avait joué un rôle important comme souche de croisement génétique dans l’histoire du riz à saké. Le Hattanso était cependant passé en totale désuétude, car il est assez difficile à cultiver. Aujourd’hui, Mme Imada a passé contrat avec quelques agriculteurs pour produire cette grande herbe si généreuse, pour sa Maison, dans les plaines de culture du riz au nord de Akitsu.

Hattenso, récolte 2020!

Cette année enfin, pour célébrer ses 20 ans d’activité de Toji, Mme Imada a lancé un nouveau produit nommé « Legacy », pour lequel elle emploie un stock de saké brassé par son prédécesseur comme ingrédient (saké de type Kijoshu, ou partie de l’eau est remplacée par du saké), créant un lien fort avec la tradition dans sa Maison. Je lui ai rendu visite quelques jours avant la publication de la nouvelle, et je ne peux que témoigner de toute l’énergie positive qui rayonnait dans les vieux bâtiments alors que la saison de production commençait à peine. J’ai confiance que cette énergie traverse les murs et rayonne également sur la ville d’Akitsu et sa communauté.

(photos provenant du site de la Maison)

Mme Imada, comme quelques autres femmes dans sa situation, est le symbole d’une révolution dans le monde du saké. Les femmes forment une part croissante des Kurabito dans les Maisons, des consommateurs de saké, des éducateurs et des chefs qui le mettent en valeur. Elles apportent une ouverture, de la légèreté (du « fun ») et contribuent directement à l’innovation dans ce monde. Mme Imada n’a finalement reçu qu’une reconnaissance bien méritée pour ses réalisations. Elle est en plus le symbole de deux des valeurs les plus emblématiques du Japon, la Voie de l’Artisanat et la tradition.

Imada san, toutes mes félicitations à nouveau! Puissiez-vous inspirer la communauté du saké et l’ensemble du pays et montrer ce que la meilleure moitié de l’humanité peut apporter au monde des affaires et de la culture!

À la BBC, elle a écrit: «Si vous pouvez trouver un travail digne d’y dédier votre vie, immergez-vous dedans. Si vous traitez la profession que vous avez choisie avec respect et sincérité, vous serez sur la bonne voie pour atteindre vos objectifs. »

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