Développée par Oda Nobunaga au 16ème siècle au pied de sa forteresse installée au sommet du Mont Kinka, gardienne de traditions comme la pêche en rivière, au cormoran notamment, séduisante par sa rue commerçante dans la partie historique de la ville, Gifu fut un carrefour de l’artisanat et des savoir-faire traditionnels. 

Source NHK

La ville a en particulier dominé la production de parapluies et ombrelles en bambou et papier Washi jusque dans les années d’après-guerre (15 millions d’unités par an !) … avant que la production ne s’écroule brutalement sous la concurrence des parapluies de style occidental.  Le Japon, comme souvent, s’est d’ailleurs emparé du concept de ce parapluie étranger et a apporté sa dose d’innovation. Rien de plus pratique (mais aussi de plus nuisible à l’environnement) que ces parapluies presque « jetables » en plastique transparent et au manche blanc vendus pour quelques euros dans les « Combini » (Convenience stores, superettes 24/24). 

L’artisanat traditionnel de Gifu est donc passé du soleil à l’ombre … tout en subissant aussi la concurrence de produits de mauvaise qualité développés ailleurs pour les « touristes ».

Il faut une centaine d’étapes pour faire une ombrelle Wagasa traditionnelle (littéralement « parapluie japonais »). Les procédés qui lui sont propres sont assurés par 3 artisans très spécialisés (sans compter donc la production des feuilles de papier Washi (patrimoine de l’humanité) d’une part, ou le laquage des pièces pour certains modèles d’autre part par exemple). La télévision japonaise NHK faisait le portrait de 3 d’entre eux. 

Source NHK

A 85 ans, Nobuo Tsuji, comme ses ascendants sur trois générations est spécialisé dans la fabrication des baleines, à partir de rondins de bambous de qualité. Après avoir laissé tremper dans une mare pendant 5 jours des sections de beaux bambous fraichement coupés, il va les fendre minutieusement jusqu’à obtenir d’un rondin 48 baleines quasiment identiques et harmonieuses dont la largeur et l’épaisseur sont de 2 millimètres environ.

Installé à proximité, le taciturne Kazuo Nagaya (70 ans ) est tout simplement … le dernier artisan au Japon spécialisé dans la production d’une pièce essentielle de 3 cm de diamètre, celle qui rassemble les baleines et permet d’ouvrir ou fermer l’ombrelle en la faisant coulisser le long du manche : le Rokuro. Dans son atelier trop grand (les 5 ouvriers qui y travaillaient sont partis depuis longtemps, suite à la crise du secteur), il a succédé à l’intérim de sa mère suite au décès prématuré de son père artisan, l’entreprise survivant de commandes d’autres produits proches tels que les armatures de lanternes en papier. Être capable de produire un Rokuro de qualité demande au moins 10 ans d’apprentissage tant sont fines les 48 dents entre lesquelles vont venir s’insérer les baleines, dents qui doivent être percées d’un fin trou bien centré afin de lier l’ensemble. Il utilise un bois local très résistant appelé EgoNoKi (styrax japonica), dont l’unique fournisseur a disparu il y a 7 ans. Depuis, un collectif de volontaires cherche des solutions pérennes de remplacement… Par ailleurs M. Nagaya a fini par devoir produire lui-même la très fine gouge nécessaire au percement de des trous dans le Rokuro, car aucun produit industriel qui aurait pu succéder au travail d’un artisan spécialisé ne peut rivaliser en performance. On ne peut que souhaiter bonne santé et très longue vie à M. Nagaya … mais aussi de susciter rapidement des vocations.

Source NHK

La vocation c’est ce qui a changé la vie de Miki Tanaka (40 ans). Partie sur la voie d’une carrière dans le tourisme après des études d’espagnol, elle tombe sous le charme du papier Washi puis des ombrelles de Gifu au point de vouloir en faire son métier. Fille d’un fonctionnaire, qui par ailleurs accepte très mal cette lubie, elle ne peut se prévaloir d’un héritage artisanal (à la différence de sa jeune confrère Mikiko Kawai), et aura besoin de toute son opiniâtreté pour trouver un maître puis passer par les fourches caudines de la formation d’un apprenti « à l’ancienne ». Aujourd’hui mariée et mère de famille, elle rayonne de faire ce qu’elle aime, et elle inspire lorsqu’ elle explique la joie de contribuer à la création d’un objet qui recueille un peu de l’âme de chacune des mains entre lesquelles il passe, un objet qu’aucune de ces mains ne saurait faire seul. Métaphoriquement autant que visuellement, ouvrir une telle ombrelle c’est faire éclore une fleur cachée dans un bambou… Malgré le pouvoir des réseaux sociaux pour faire connaître des perles restées dans l’ombre de leur coquille, je ne peux m’empêcher de ressentir un sentiment d’urgence pour la sauvegarde de tous ces savoir-faire traditionnels, pointus, au service de cet objet magnifique. On peut penser que son marché est plus large que celui des gens de passage à Gifu, ou bien des Hanamachi, les quartiers de Maiko et Geisha qui utilisent ces ombrelles traditionnelles, ou bien encore du théâtre Kabuki.  Si on peut penser que l’ombrelle Wagasa pêche un peu au niveau de sa fonctionnalité pure comme parapluie dans son « design » actuel, elle partage déjà de nombreux points communs avec des objets repris et relancés par l’industrie du luxe, comme l’esthétisme, la rareté, la noblesse des matériaux, l’exclusivité … Le Wagasa a t-il un avenir auprès des nouvelles générations ? C’est ce que veut croire l’association Organ All qui a ouvert un très beau magasin Gifu’sHandcraftArtisanHouseCASA géré par une spécialiste de communication, Ikumi Kawaguchi.

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